Peindre est dans la nature humaine (hypothèses)

Ici le texte d’introduction conçu et écrit pour le catalogue Peintures 2017 / 2020 de Nicola Bonessa


 

Drôle de nature… Si elle se développe — et indéniablement elle se développe — il ne semble pas que la synthèse chlorophyllienne ait quelque chose à y voir : où est le vert ? Les composantes rouge et bleue de la lumière, cette végétation est sensiblement loin de les avoir absorbées… Ou bien est-ce qu’elle ne les digère pas ? Cette nature, est-elle visible ? Ou se laisse-t-elle seulement halluciner ? Regardez : ses branches, des rameaux aux feuilles, ses fleurs, de la tige aux pétales, aux étamines, sont noirs. Sont blancs. Sont bleus, intégralement. Les épis, les palmes (des algues ?) : idem. Ce qui saute aux yeux, qui plus est, est une incompréhensible absence d’enracinement… Quelle est donc cette vision de la nature ? La question est-elle mal posée ? De quelle nature est cette vision ? 

*

C’est à chaque fois un bonheur et à chaque fois un mystère — qu’est-ce que c’est ? 

La forme de vie qui s’offre à nous ne connaît pas de croissance mais, il nous semble, comme des bonds, de multiples jaillissements. Oui, cette nature-là jaillit. Nous ne saurions dire d’où elle nous vient, immémoriale, c’est qu’elle n’est pas dans les mémoires : elle ne porte aucun nom, que ses couleurs, n’a fait l’objet d’aucun classement — Linné n’a-t-il jamais botanisé dans ces confins ? Ne l’a-t-il pas observée ? Quelque chose dans l’œil seul peut-être s’en souvient, et un certain fourmillement dans les doigts, de certains tours du poignet, élancements dans le bras — ou c’est une manière de lancer le bras : c’est là que cette nature pousse. C’est le substrat dont elle se nourrit : le geste. Ces plantes (ces fruits ?) qui n’en sont pas, cette folle végétation, cela naît d’un geste de peintre. 

Dans l’œil et dans le geste elle s’élance. Il y a une bête dans la jungle. L’animation, le mouvement, les couleurs… Cette végétation a tout de l’animal. — C’est qu’elle doit tout (la vie ?) à son peintre. 

*

Aurons-nous repéré les motifs végétaux, les réminiscences naturelles, que nous n’aurons rien dit. Il nous importe de formuler de la peinture de quelle nature il retourne, nous qui nous retrouvons devant (dans ?) les toiles peintes par Nicola. Il est question de voir comment ce que nous nommons nature surgeonne en nous. Exemple : en gestes de peinture. 

Cette nature n’est pas en représentation, mais à l’œuvre. 

Du moins avancerons-nous que Nicola joue avec nos représentations de la nature : avec ce qui nous demeure dans les yeux mais encore entre les bras, dans les mains et les doigts, quand la nature nous a quittés. Que nous l’avons quittée. Un reste de nature que nous avons aussi sur le cœur. 

Au moment de nous endormir loin d’elle, arrachés, dans un lit de couleurs (les motifs de nos couettes ?), quand tout ce qui nous tombe sous la main sont des pots, des tubes et des chiffons de couleurs, des brosses et des pinceaux et les balais (ballet ?) de nos membres. Là où « tout est peinture », Nicola l’a noté. Drôle de nature… Nous l’imaginons peinte de mémoire, ou entre rêve et cauchemar. Les avez-vous bien frottés ? Les yeux. Nous les sommes-nous bien pressés ? Il en sort ce jus alors : cette pulpe de couleurs. La peinture ? De la pulpe d’œil. 

« Cette nature (peinture ?), l’ai-je vue ou l’ai-je hallucinée ? » Nous nous demandons. Notre réponse : « La peinture, je la regarde. La nature, cependant, je l’imagine. »

*

Nous en sommes là. Nous en sommes, chaque fois, là : devant la peinture de Nicola. N’attendez pas trop de cette nature qu’elle vous brosse un paysage, qu’elle vous compose un bouquet. N’en attendez pas la jouissance d’un écrin ou le repos d’un cabinet de verdure… Elle est orageuse. C’est qu’elle est météorique. Revenons à la fleur, ou c’est un rameau ou un épis… Revenons à ce jaillissement sans nom et sans titre. C’est un éclair ! Persistance rétinienne de l’éclair donc, et par tout le corps, tressaillement. La nature a de ces artifices qui vous immobilisent, retiennent, un corps entier. 

C’est encore que la couleur et la forme nous y viennent indissociées. En un éclair. De même qu’une forme ne peut advenir sans un geste. À chaque forme son geste. Chaque geste a sa couleur. Disons : la forme est le recueil d’un geste en une couleur. Nous voulons dire : le geste est l’émission d’une couleur en une forme : en un motif : linéament. 

Quand bien même il n’en irait pas des formes de la nature, il est flagrant qu’il en va de la nature des formes. — Cette nature-là est humaine. 

Nymphéas ? L’idylle est apparente. Ne nous laissons pas prendre à ses reflets de nature, à leurs voiles colorés. Ce sont des masques. Dominos. Leurs caresses ont vite fait de cingler. 

*

… Foisonnement de la nature sauvage ou non entretenue… Mais nous devions traiter de peinture… Nous les avons confondues. Sans retour possible. Peinture des fauves. Parlons couleurs… 

L’acidité des couleurs, les contrastes de couleurs, des couleurs saturées, saturation des visions fortement contrastées, quoi d’autre… Le flux turbulent, les saillies des couleurs, leurs confluences impétueuses ainsi que leurs rapides, remous, écumes, cascades. Les gerbes. Les tourbillons. Mais encore leurs averses, trombes. Des précipitations de couleurs. Le flux de couleurs est torrentiel d’où qu’il vienne. Pénétrant. 

Tactilité de la peinture. Elle n’a que des extrémités. C’est pour mieux nous toucher. C’est en couleurs que la toile peinte nous touche. Là où le geste rencontre la toile, là est la tactilité. Mais là où les touches touchent (font mouche ?), c’est nous aussi. Allons, mettons-nous-y par touches nous-mêmes… 

La couleur, c’est dans sa nature, la peinture, si elle pique, ou mord. Si elle a des acidités, c’est qu’elle a des voracités, fauve, elle est digestive, elle a une chimie : elle précipite en couleurs, elle les excrète autant qu’elle s’en nourrit. Cette peinture-là se dévore elle-même. 

Prenez-y garde… Les couleurs viennent là se dévorer entre elles. Voyez comme elles se hérissent les poils, comment elles s’interloquent, se décontenancent, comme elles s’excitent à s’impressionner l’une l’autre et encore, comme en toutes manières de piques, flèches, touches, traits elles se lancent les unes contre les autres, elles se frottent les unes aux autres. Tous les biais sont bons pour se passer les unes sur (sous ?) les autres. La couleur est un cri et ce ne sont que cris, entendez le tumulte des couleurs, ce n’est qu’élans. Elle n’est qu’élans contraires cette nature-là : cette peinture. 

*

Que penser d’une végétation sans synthèse chlorophyllienne ni système racinaire ? Cela jette le trouble : cette végétation est action. Nature arrachée. Action painting. Peindre est le geste d’arracher. Elle se jette toute entière dans l’action. La nature en morceaux… Nous sommes devant des morceaux de nature, cela saute aux yeux, et le jour cependant en est absent. Pas de lumière du jour. L’éclairage est artificiel. Cela se passe, s’agite, agit, à la lumière de la peinture même. 

La lumière naturelle ? Escamotée. Ne pas attendre de lumière du jour. Un coin de nature ? S’il y a il se dresse sur (contre ?) un fond nocturne. Pas d’horizon. À la place, le front incessamment orageux. Zébré de couleurs. Les confrontations colorées, couleurs en tumulte. Un orage condensé dans une palette. Léchée par les couleurs, la forme apparaît dans les phares ou à la torche, dans un flash, à contre-jour, éclaboussée, dans un rêve… C’est cela. Cette nature-là se développe en rêve, non par photosynthèse. 

Un orage en formation, se concentre dans une palette de couleurs. Sous nos yeux, jusqu’au noir et au blanc, quand il ne reste qu’eux. C’est si peu dire, noir et blanc, pour les trésors de valeurs, d’intensités qui courent du blanc au noir et inversement, traversent la toile. C’est toute la nature orageuse de la peinture de Nicola qui se tient là grondante : dans les graves, dans la prépondérance, l’omniprésence des noirs et des blancs. 

Déferlement… Des formes se détachent, elles sont jetées sur la toile. Une fois la toile peinte, la toile assaillie de peinture, elles sont encore jetées sur la toile peinte. Le désir de la peinture est sans assouvissement. 

*

Elles (?) savent aussi se tenir en conciliabule, à l’affût. Prédatrices ou chasseresses, voilà bien ce qui nous arrive, d’être saisis, captivés par leurs regards : ces yeux qu’elles ont partout. Séduits par l’éventail coloré qui se dresse devant nous. 

C’est une évidence, finalement, qu’à la surface des tableaux qui se dressent là nous devinons autant, sinon plus que des formes de nature ou de végétation, la mémoire, comme la compilation, des gestes qui les ont composés : du mouvement, de l’agitation, de l’activité ; de l’effusion ou de la concentration ; du foisonnement, voire de la distraction, hasard ou bonheur qui les ont causés. Un tableau fonctionne aussi comme une collecte de gestes. L’inventaire n’en sera jamais clos car renouvelé de toile en toile et comme sur autant de réceptacles, parcellaire : lacunaire. D’inventaire il n’est d’ailleurs pas question mais, là encore, de palette. Non normative, la collecte est elle-même gesticulée : articulée en gestes. Le tableau en déborde. 

C’est d’animation qu’il s’agit : l’animal homme s’y expose et déploie en une surface animée de couleurs, un chatoiement. Le peintre n’est pas le paon, ce qui fait sa puissance : le spectre éployé (convoqué ?) n’est pas deux fois le même. La reconfiguration de ce spectre, son éventail, est une surprise sans fin.

Alors nous sommes, là, moins dans la nature que parmi les signes originaires de la culture. Je me souviens de Lascaux. S’il n’est pas de coin de nature, du moins est-il une caverne, une grotte de peinture — l’atelier —, dans laquelle est convoqué, manié, l’esprit végétal ou puissance de dérouler et de délier et nouer tout à la fois les formes. 

*

La peinture, c’est la nature humaine. 

*

Vive comme l’éclair… Des jaillissements pour croissance, et pour évolution : des visions. Nous ne la connaîtrons jamais qu’ainsi. En surfaces. Nous n’en aurons que des visions. C’est sans fond, non, nous ne l’aurons ni épuisée, ni approfondie. Inépuisable. Clôture impossible : nous n’aurons jamais fini d’en faire le tour. 

Prenez Nicola : comment s’arrêterait-il ? Tout reste, tout demeure à faire. À entreprendre. Là où tout est peinture. Inépuisable, insatiable Nicola, dans le geste comme milieu naturel, dans la couleur comme seconde nature. 

Cette nature-là transforme l’autre. Métamorphose en couleurs. Jusqu’à la rendre méconnaissable ? Non. Et oui. Nous aurons beau la caresser et l’embrasser du regard, jusqu’au vertige où le corps plonge avec le regard, nous ne cesserons pas, nous ne recommencerons jamais, chaque fois, qu’à la perdre. Parce que c’est perdue qu’elle nous vient, elle nous revient, membre fantôme, revenante d’entre les images. Nature spectrale : à la fois résiduelle et puissante — et contrebande passée de rêve en rêve, soit : de la peinture d’une toile à la peinture d’une autre toile. 

Parce qu’elle est une puissance d’échappée… La (notre ?) nature, là, nous demeure perdue. Car c’est perdue, qu’elle nous accompagne, c’est en elle que nous nous échappons. Elle est notre compagnie perdue : c’est perdue qu’elle nous tient (nous tient lieu de ?) compagnie. Elle nous paraît perdue ? C’est seulement perdue qu’elle nous apparaît : un paradis perdu. Perdus, nous, elle, dans le temps. Cette peinture est perdue dans (pour ?) l’histoire de la peinture. Elle recommence chaque jour : chaque jour, elle naît. Elle n’en finit pas d’être originaire. 

C’est encore comme cela qu’elle nous est — c’est étrange — familière. La nature, c’est tout ce qui ne nous est pas étranger dans la peinture de Nicola. Un mouvement naturel ? Une seconde nature ? 

Drôle de nature… Nous ne cesserons d’y revenir : nous n’en reviendrons pas. 

*

Nous non plus n’en finirons de divaguer… De nous laisser aller, conduire, enchanter… Parce que nous déraisonnons devant les toiles peintes de Nicola, mais encore, depuis les impressions paupières baissées que nous en gardons : lorsque chacun de nous les emporte avec soi ; une fois que chacun d’entre nous les a intériorisées ; depuis notre vision intérieure ou mémoire visuelle. Ses toiles ont des reflets à l’intérieur de nous. Parce que vers nous elles envoient leurs signaux, elles résonnent en nous — dans notre caverne. Ainsi nous dévoilons-nous ce qu’est, peut être la peinture. 

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