Ça craque et tombe

190218_15:51 . . . — Et tu dis que tu n’es jamais venu ? — Non, c’est toi… — C’est moi qui ai dit ça ? — C’est toi qui es venu… Ce orange… et en double ! Tu es revenu pour les ramasser… Tu te souviens des deux sacs US Air Mail… — Revenu ? — Tu es allé les enfoncer un peu plus avant dans le bois, pour que personne ne les emporte à ta place. — Je courais… Je ne pouvais pas les prendre avec moi, je les aurais mis où ? pendant tout le run ?… Oui des galets, ça, je les emporte — on dirait tant [tellement] des mobiles — c’est plus lourd que des images, mais plus léger combien de fois, en fin de compte… — L’été dernier tu es rentré avec des fleurs… ça veut dire que tu as couru avec les fleurs au bout de ta main… des champs… séchées déjà… — Malformées elles étaient, des fleurs de plantain mais monstrueuses — est-ce qu’elles ont développé une résistance aux désherbants ? — J’en ai fait un bouquet, dans la bouteille d’huile de foie de morue au goulot tordu. Les tiges sont si fines, ça rentre… — Il est encore sur mon bureau… — Je me demande chaque jour pourquoi tu n’utilises pas ce bureau que je t’ai offert… Je passe tout le temps devant, il est long : les prospectus y traînent, les magazines de l’agglo, piles de papiers en souffrance, notices Lego — c’est quoi ces vieilles notices Lego ?! —, nos clés, un tournevis et des épingles, des coquillages fossilisés [turitelle commune prise au coteau « sur gangue calcaire »], nos chargeurs et leurs câbles, les oreillettes, des bouchons d’oreilles, des post-it collés, casquettes, médocs, stick à lèvres, un rouleau de grip qui va finir par le rayer [le plateau]… de ruban… de scotch, tes toupies et tes dés, ces trucs [des nummulites]… C’est un vide-poches… pas un bureau. Et ton portable ? Et ce galet… — Je ne m’en lasse pas. — Il est énorme. — Il est noir… — Il est lourd… — 2,555 kg… mais c’est l’équilibre qui compte… À moitié enfoncé dans la vase d’où je l’ai délogé… je ne l’ai pas inventé qu’il tient en équilibre sur une de ses arêtes ! Je veux dire… je ne pouvais pas le savoir… Un oreiller, on dirait… Les Ébihens… C’était merveilleux, derrière… — C’était juste incroyable, on était comme sur la lune avec de l’eau pour nager — au soleil sur la lune… Tu sais que c’est une table de jardin, à l’origine ? — Une table d’extérieur ? — … oui… On ne peut même plus passer les jambes dessous, avec tes trieurs, tes valises… elles sont lourdes ! Le papier, c’est lourd… — Celles ramassées devant chez Dalida tu les as montées pourtant [dans le bureau], tu me les as subtilisées [utilisées]… — J’ai de la paperasse à archiver moi aussi. Et j’ai défoncé la mallette dans laquelle j’emportais mes couleurs en dédicaces… — … ce orange… comme un appel… — Ces sacs… ils étaient dégueulasses… — Ils étaient parmi un tas de gravats, ils sortaient d’une baignoire… et ont dû les contenir, l’un est défoncé… — À quoi ils serviront, alors ? — … cette contenance orange… — Que sais-je ? Je n’ai pu résister à deux choses [Le double orange] : le orange… et le fait qu’il était là deux fois… — … tu te souviens des deux sacs US Air Mail… tu es allé les enfoncer un peu plus avant dans le bois pour que personne ne les emporte à ta place… — Deux fois le même, et avec les écritures… les caractères [Mail United States Postal Service International Priority Express Weight limit not to exceed 70 lbs — 31 kg et quelques]… — … c’est alors que l’arbre est tombé… — Ils sont solides, et grands, on tiendrait dedans, ils peuvent faire quelque chose… —  Tu n’en as rien fait… — … quand tu es revenu… — Si. On les tendrait sur des châssis ça nous ferait deux monochromes, identiques à l’usure près, même orange… — Pour le garage alors… — Pour le garage… ou pour la cave… ou la deuxième cave, celle en terre… — … l’arbre est tombé juste derrière toi… — Quand je suis revenu les prendre, je ne t’ai pas dit ? un arbre est tombé juste devant moi… — C’est quoi cet endroit ? Tu n’étais pas dans les champs ? — Si… j’y allais… devant moi… Un bouleau… — … tu es déjà venu… — J’ai levé la tête : il était cassé net à hauteur de [deux hommes]… il est tombé de ma hauteur à peu près… Tout l’arbre était là en pièces à son propre pied… — … n’en fais pas trop… — Étendu de toute sa longueur [moins deux hommes] par terre, en [tronçons] morceaux… — … tu sais qu’elle n’aime pas y repenser… — Fracassé… — … l’odeur de terre remontée dans ton pantalon dans la maison, le jour où tu t’es pris à ratisser la cave, la deuxième…— Et [livide] blafard… — … tais-toi… — Enfin toujours aussi blanc, [les deux hommes sont] toujours le départ du tronc est dressé[s] là [l’un sur les épaules de l’autre]… — Tu ne me l’avais pas dit… Tu y es retourné depuis ? — … C’est comme ça… Ça craque et tombe. Dans ce bois tous les bouleaux tombent les uns après les autres… au moindre vent. [En tant qu’espèce pionnière] Ils ne vivent pas vieux [40 ans guère plus]. — … revenu, oui… — C’est à peine si par endroits on peut encore avancer un pied… — … C’est quel bois ? — Je crois que tout le monde a oublié ce bois… Je crois que c’est depuis qu’on n’y met plus une bête à paître… — Alors… tu y passes du temps ? — Personne n’a vu depuis, qu’un bois avait poussé là… — Je veux dire… Tu y passes, des fois ? — … comment diras-tu que tu n’y es jamais allé… — Il se sera complètement effondré que personne n’aura rien vu… — … jamais entré… que tu ne t’y rends pas… — Un glissement de terrain l’emportera… Non, je dis : je n’y ai jamais été… — Quoi ? — Non… Qu’est-ce que j’y ferais ? Je n’ai rien à y faire, j’y ai juste enfoncé… caché les sacs… — … comment prétends-tu que tu n’y es jamais entré : de ta vie… c’est ce que tu écris… — Ma vie n’a rien à y faire. N’a rien à voir là-dedans. Ne fourre pas ma vie là-dedans… Je n’aurais pas dû descendre ces sacs… Les laisser où ils étaient [et puis, comment ai-je pu penser qu’ils étaient tombés du ciel ?]… J’ai dit seulement — j’ai écrit — que de ma vie je n’y ai vu personne… Nous n’y sommes même jamais montés ensemble… N’est-ce pas ? — Mon amour… Je ne sais pas [plus] de quoi tu parles…? — Ça oui, tu n’es jamais venue avec moi, je ne t’ai jamais [conduite] amenée là — et toi… Ta gueule un peu… — … il n’y a que les fermiers du coin qui montent y brûler tout ce qu’ils ont, de la vieille souche à l’antenne satellite, moi je le sais… mais je n’irai pas le raconter… pas comme toi… — Je n’ai rien dit… — Raconté quoi — mon amour ?? — Quoi ? Toi ?… Pourquoi je te raconterais ça, ce que je vois là-haut ? Qui s’en soucie ? Toi ?! On ne se parle pas… Je viens d’inventer tout cet échange… — … tu l’inventes, que tu n’es jamais venu… — Non ! Enfin… Oui mais… Je n’y étais pas… Je… Je ne savais pas à quel point j’y étais. Je ne savais pas comment j’y étais. Je ne savais pas le dire, je ne le disais pas [à personne], ça allait sans dire, ou plutôt, sans y penser ça se faisait… sans prévenir… Je ne savais pas pourquoi j’y étais, comme quoi… — … tu t’enfonces… — Tu comprends… C’est qu’il y a ce moment, que je ne sais toujours pas départager, ou repérer : ce moment où [ça se met à écrire] je passe [?] de celui que tu connais à celui que tu ne connais pas — ou plus… — … tu te perds… — … de celui qui a une identité, à celui qui n’en a pas ou plus… Et je ne sais toujours pas voir venir ce moment… Et je ne sais toujours pas quoi faire avec ce moment…


Les contenus Envoyé spécial…, Laisse des voix, L’idée noire, Le mal de mer ?, L’idée noire 2 et Ça craque et tombe répondent à la proposition Contexte de l’écriture de François Bon Tiers Livre Atelier d’hiver 2018

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